Séminaire 2025-2026 de l’association Les amis de la psychanalyse, « La communauté : mythe ou utopie ? », par Catherine Kauffmann.
Je ne fais pas de synthèse, car je vais reprendre au fil de cette séance les points travaillés auparavant
1 – Le mythe comme lieu clos de la pensée politique
2 – L’être en commun – l’exposition au-dehors
3 – La tâche de l’utopie ou le sans-lieu
I – Le communisme littéraire
Lors de la dernière séance, grâce à Jean-Luc Nancy, nous avons montré la nécessité qu’il y avait à désœuvrer la communauté, cela afin qu’elle ne sombre pas dans l’accomplissement clôt d’un programme, c’est-à-dire la mise en œuvre du mythe d’une fusion communielle et qui, en cela devient œuvre de mort (notamment dans le communisme ou le nazisme). Il faut donc une approche négative de la communauté afin que puisse s’inscrire la tâche incessante de la philosophie, celle de penser l’en-commun, une philosophie qui doit être sans sens préalable où doit s’envisager une communauté sans essence et sans œuvre, surtout sans lieu.
Car Nancy ne renonce pas à affirmer que cet en-commun existe. Simplement, le « en-» de l’en-commun ne doit pas se faire essence, ni identité ou même nom. Et si finalement, Nancy affirme que la communauté n’a pas eu lieu encore, qu’elle ne cesse d’arriver est et toujours déjà-là, alors on entend bien que le non-lieu s’associe ici à un hors temps.
Un hors temps ou hors lieu qui semble être envisagé selon Nancy porté par l’écriture. Dans la mesure où c’est à cet endroit de l’écriture que s’entend tout de même, selon Nancy, une idée d’œuvre. Là où sans cesse se joue l’interruption, le suspens, la différance du sens ; une œuvre qui s’expose sans ne jamais être achevée, ni se croire unité close, car par définition offerte à la communication et au partage infini de la communauté.
Car l’écriture est « littérature ». Littérature épique, tragique, lyrique, philosophique : ces distinctions importent peu, précise Nancy, dans la mesure où la littérature se comprend comme ce qui interrompt le mythe en ce qu’elle est l’inscription de notre résistance infinie à clore un programme par le fait même, que, justement, elle est offerte à la communication, « c’est-à-dire présentée, proposée et abandonnée sur la limite commune où se partagent les êtres singuliers57 ».
L’écriture ainsi comprise par Nancy, et telle est notre hypothèse, conduit à la question de l’u-topie, ou plus largement à celle du topos, d’un topos introuvable et qui témoigne néanmoins de l’en-commun. Là est la possibilité d’une œuvre désœuvrée parce qu’elle est communication et partage. Nancy affirme : « Le désœuvrement est offert là où l’écriture n’achève pas une figure, ou une figuration et par conséquent n’en propose pas, ou n’en impose pas le contenu ou le message exemplaire (ce qui veut dire, aussitôt, légendaire, mythique). » Elle est « cela même qui interrompt ou qui suspend son propre mythos (c’est-à-dire son logos) ». Il ajoute : « Ici, en ce suspens, a lieu le communisme sans communion des êtres singuliers. Ici a lieu l’avoir-lieu, lui-même sans lieu, sans espace réservé ni consacré pour sa présence, de la communauté […]58. »
La littérature permet l’interruption du mythe du dialogue, car, par elle, le dialogue ne se fait entendre que comme « la communication incommunicable de la singularité et de la communauté59. », c’est dire que la littérature permet une articulation des singularités, sans communion et sans lieu. C’est ici même que Nancy nomme « le communisme littéraire », qu’il définit comme : « La pensée, la pratique d’un partage des voix, d’une articulation par laquelle il n’y a de singularité qu’exposée en commun, et de communauté offerte, qu’à la limite des singularités60. » À préciser que dans La communauté désœuvrée, Nancy précise que cette appellation « communisme littéraire », n’est qu’« une appellation par provision, titre provocateur, car cette expression n’accorde rien ni à l’idée du communisme, ni à l’idée de la littérature telle que nous en disposons61. »
Afin de mieux comprendre cette expression (« communisme littéraire »), j’ai été reprendre ce qu’en dit Nancy lui-même, lors d’une interview réalisée par Emmanuel Moreira pour la revue La vie manifeste en 2012. Nancy affirme : la littérature se communique, elle traverse « par des canaux secrets, par lesquels un texte littéraire communique quelque chose à travers la tête d’un lecteur, ou plusieurs lecteurs, ou 36 lecteurs, à des gens à qui il n’était pas adressé ou peut-être qui ne peuvent même pas lire. » Plus loin, il explique « Cela renvoie à la circulation littéraire, au communisme littéraire (mais le titre est dangereux, précise-t-il, car sujet à de mauvaises interprétations). Circulation littéraire, qui s’aperçoit « quand il y a de grandes formes (ce qui fait que l’on reconnait le romantisme allemand, le classicisme français, Proust qui invente une façon littéraire puis Joyce une autre, par exemple…), ça diffuse partout de manière non visible, mais peu à peu des sensibilités se transforment. Nous devons savoir que c’est de ce côté qu’il faut regarder : avoir tout cela à l’esprit. Chercher, guetter des signes dans cette direction. »
Mais justement, telle est la question, où cela a-t-il lieu, dans quelle direction ? Ainsi est réitérée de façon de plus en plus insistante la question du lieu ou de l’autre lieu, d’un non-lieu. En tous les cas, on peut affirmer qu’il s’agit de penser une autre direction, ailleurs, en envoyage, en évasion, de façon oblique, en lignes de fuite, en suspens ou encore en différance dirait Derrida, afin de saisir ce qu’il en est de cette tentative de penser un en-commun ayant lieu, sans lieu assigné ou programmatique, mais envisagé à travers l’écriture et la littérature.
II – La littérature comme mise en abime du « communisme littéraire » :
Afin de comprendre ce que sont ces signes de direction à guetter, à chercher, je me suis naturellement tournée du côté de la littérature, et des écrivains. Entendre comment, eux, indiquent où situer cette insituable communauté, ce non-espace et ce non-lieu qu’est leur écriture (peu important les formes qu’elle revêt). Eux qui décrivent au cœur même de leurs textes où pourrait bien exister cette articulation des singularités; comment elle diffuse et transforme, s’offrant à la limite de nos interprétations, sans qu’on ne sache comment cela opère.
D’abord avec Proust :
Les gens de goût nous disent aujourd’hui que Renoir est un grand peintre du XVIIIe siècle. Mais en disant cela ils oublient le Temps et qu’il en a fallu beaucoup, même en plein XIXe, pour que Renoir fût salué grand artiste. Pour réussir à être ainsi reconnus, le peintre original, l’artiste original procèdent à la façon des oculistes. Le traitement par leur peinture, par leur prose, n’est pas toujours agréable. Quand il est terminé, le praticien nous dit : « Maintenant regardez. » Et voici que le monde (qui n’a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l’ancien, mais parfaitement clair. Des femmes passent dans la rue, différentes de celles d’autrefois, puisque ce sont des Renoir, ces Renoir où nous nous refusions jadis à voir des femmes. Les voitures aussi sont des Renoir, et l’eau, et le ciel : nous avons envie de nous promener dans la forêt pareille à celle qui le premier jour nous semblait tout excepté une forêt, et par exemple une tapisserie aux nuances nombreuses, mais où manquaient justement les nuances propres aux forêts. Tel est l’univers nouveau et périssable qui vient d’être créé. Il durera jusqu’à la prochaine catastrophe géologique que déchaîneront un nouveau peintre ou un nouvel écrivain originaux62.
Par où y a-t-il cette circulation d’un nouveau monde ? N’est-ce pas cela que Nancy appelle l’articulation des singularités ? Cela n’excède-t-il pas très largement le livre ?
Livre que Derrida ne travaillait en tant qu’objet que pour montrer comment la reliure, certes, exprime le fait d’une matérialité, s’exprime dans une histoire, des limites, mais, en même temps, cette reliure permet aussi l’ouvert, ce qui extravague, tant ses limites ne peuvent contenir le sens qui est toujours en excès, en mouvement, en interprétation. Le livre ne peut-il pas être ainsi considéré comme une porte sur le monde, sur de nouveaux mondes sans cesse en création ?
Telle est précisément l’expression Le livre, une porte sur le monde que Stefan Zweig utilise pour titre d’un petit article qui apporte, selon moi, un second éclairage sur ce que peut être ce partage des singularités par l’écriture, la littérature et le livre :
Voici comment Zweig parle du « livre » : « Cet indescriptible processus de transfusion au cours duquel des gouttes de notre propre substance sont en quelque sorte transférées dans des veines étrangères, le destin dans le destin, le sentiment dans le sentiment, l’esprit dans l’esprit. 63 ». Il précise :
Ce que je ressentais comme mon moi se désagrégeait entièrement quand je tentai de lui ôter ce que les livres et la culture m’avaient apporté en termes de savoir, d’expérience, de force des sentiments et au-delà de ce que j’avais personnellement vécu, en matière de conscience de soi et du monde. […] Et je compris que le don et la grâce de penser en termes de grands espaces et de relations multiples, que cette manière magnifique, la seule correcte en vérité, de regarder le monde à partir de plusieurs plateformes simultanées, n’est accordée qu’à celui qui, au-delà de sa propre expérience, a absorbé un jour le savoir en provenance de nombreux pays, personnes et époques, savoir conservé par les livres. […] Plus j’y réfléchissais, mieux je comprenais que notre monde (intellectuel) est composé de milliards de monades, d’impressions séparées dont un nombre très réduit provient exclusivement de ce que nous avons regardé et vécu – mais tout le reste, la masse essentielle et entremêlée nous le devons aux livres, à ce que nous avons lu, à ce qui nous a été transmis, à ce que nous avons appris. […] La chimie n’a découvert aucun produit explosif aux effets aussi amples, ayant autant bouleversé le monde, aucune plaque d’acier, aucun bêton armé n’ont une solidité comparable à cette petite liasse de papier imprimé64.
Tel pourrait être ce communisme littéraire, lorsque « la critique adressée au caractère élitaire des œuvres n’a aucune pertinence65 », tant l’adresse de l’écrivain ne consiste pas en la communication d’un message, mais bien plus dans le fait que cette communication, là-même a lieu, à l’adresse de celui qui, faute d’information ou de formation, ne peut même pas, parfois, être son lecteur. Par l’écriture, la communication a lieu, sans lieu commun, précise Nancy, c’est-à-dire dans ce hors-lieu, sans-lieu d’une communication qui a lieu.
Cette perfusion sans description possible est le mystère de la création. Si mystérieux, sans doute, que se dessine là le fantasme à l’œuvre dans la diffusion mondiale de l’écriture via la croyance en un nouvel espace d’écriture, lecture électronique où tous les citoyens du monde pourraient communiquer à une vitesse infinie par-delà les frontières et les statuts juridiques.
Pourtant, n’est-ce pas ici, dans ce désir d’une diffusion, d’une perfusion mondiale, que doit s’interrompre le mythe d’une communication absolue qui se clôturerait ainsi sur son propre fantasme de toute-puissance ?
Ainsi, il est notable de remarquer combien Nancy met en œuvre, au sein de son écriture même, cette interruption du mythe de la toute-puissance du livre, de l’écriture et du savoir, lorsque tout à coup, brutalement, il achève son propos par une adresse au lecteur, adresse ouverte, disséminée, ouverte à l’infini d’un appel à continuer le mouvement, sans que sa propre écriture n’y soit plus, au-delà d’elle, offerte à une autre singularité, à qui l’on donne sans ne pouvoir recevoir si ce n’est par la mise en œuvre d’une autre écriture. Voici cette adresse à la dissémination à laquelle Nancy nous invite, nous lecteurs, alors même qu’il est précisément en train de tenter de définir le communisme littéraire : « Ici, il faut m’interrompre : à toi de laisser se dire ce que personne, aucun sujet, ne pourrait dire, et qui nous expose en commun66. »
Et ici même, moi lectrice, j’entends une rime avec Santiago H. Amigorena, lorsque sans cesse il ponctue ses 12 ouvrages d’adresses explicites aux lecteurs, là où il se désiste systématiquement du pouvoir de trancher en apportant une réponse aux questions qu’il pose : comme dans Le festival de Cannes ou Le temps perdu :
Et n’est-ce pas cette expérience fragmentée, ces liens que nous créons de fragment à fragment, de fragment d’être à fragment d’être, de fragment de monde à fragment de monde, que nous pouvons aussi, finalement, éprouver comme continue et ressentir comme « communauté » ? Un jour, j’espère, ô lecteur ami ! un jour tu me le diras. Un jour, prenant mes mots avec la distance requise, tu me diras si je suis autre chose que l’énigme insoluble que, perle de fantaisie, perle de pacotille souffrant du mirage du fil, je reste à mes yeux. Un jour, s’il te plait, n’hésite pas, dis-moi : ai-je jamais été autre chose que ce désolant labyrinthe où, Ariane, Thésée et Minotaure en même temps, je ne cesse de m’égarer67 ?
L’errance dans le labyrinthe : métaphore de l’écriture qui se perd à jamais, on ne sait où, lue par on ne sait qui.
C’est ainsi depuis la solitude radicale de lui-même, dans sa singularité indicible, tel une sorte d’anachorète, que l’écrivain s’adresse pourtant à l’autre et le tutoie. Il donne à partager l’impartageable de son propre goût. Ainsi, l’unicité absolue rayonne au-delà, dans ce qui excède infiniment sa propre singularité, c’est-à-dire dans l’hyperbole de son ipséité pour constater que l’autre ne répond jamais. Là est sans doute l’acte performatif de l’écriture consignée dans le livre : être convoqué de facto à la non-réponse de l’autre, hors de la réciprocité, soit devoir laisser errer le texte ailleurs, dans un désert où l’autre n’est plus directement présent, dans un hors lieu.
III – La suspension utopique ou les lignes de fuite de la pensée : Ayez lieu !
Savoir se désister, finalement, peut-être est-ce là que se trouve la suspension utopique ouvrant aux lignes de fuite qu’Abensour nomme « le nouvel esprit utopique ». Nous avons donné, lors de la séance numéro quatre, plusieurs caractéristiques de ce nouvel esprit utopique qui écarte ainsi la possibilité que l’utopie devienne programme clos, totalitaire, immanence programmatique dans l’instauration d’une volonté de mise en œuvre du bonheur pour tous, de l’égalité, de la communauté unie et harmonieuse. Le nouvel esprit utopique passe, notamment, par ce que Abensour nomme l’épochè utopique. Il définit l’expression ainsi : « L’épochè utopique – la mise entre parenthèse de l’ordre établi, du réel, de la doxa – constitue d’abord l’utopie en tant que négative, qui procède à une négation déterminée de ce qui est, de ce qui va de soi, de ce qui paraît aller de soi. Il ne s’agit donc pas pour l’utopie de produire des images positives, mais d’ouvrir des brèches. » [Pour la philosophie : être sur la brèche disait Nancy]. « Par ce déplacement du réel, l’utopie entreprend de dépasser le soi-disant indépassable et se donne ainsi les moyens d’apercevoir d’autres horizons qui tout à coup relativisent nos horizons qui s’étaient absolutisés, au nom de l’indépassable du réel68. »
Si Abensour intitule son ouvrage L’homme est un animal utopique, c’est dans le but de prolonger l’antienne d’Aristote de « l’homme animal politique ». Déjà Aristote, soutenait dans cette expression le fait que l’humain, grâce au logos possède le discours accompagné de raison, opposable au cri de l’animal, pour ainsi fonder un monde d’idées et surtout de valeurs politiques : solidarité, fraternité, justice, etc. Abensour souhaite prolonger cette approche aristotélicienne en l’élargissant, au-delà du logos, pour l’inscrire dans l’écriture, pour parler, notamment, d’une utopie des livres. Lorsque lecteur et auteur son out of joint, séparés dans le temps et l’espace, temps diachronique entre celui qui écrit et celui qui lit, suspendant un réel établi, dialoguant incessamment entre le passé et le futur, s’ouvre alors un hors-lieu utopique, permettant que tout texte puisse honorer, hériter des penseurs du passé (ces « divins fantômes », comme les nomme Santiago H. Amigorena dont il peuple tous ses textes, par de nombreuses citations simplement signalées en italique et citées anonymement).
Là, le texte traverse le temps, devient hors temps, il déborde de toutes parts et devient la communauté des penseurs, tel que la nomme Husserl dans La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale.
C’est dans cet horizon d’une coexistence philosophique entre vivants et morts, que le penseur a ses
compagnons de travail, ses partners, il a affaire avec Aristote, avec Platon, avec Descartes, avec Kant,
etc. […] La seule différence c’est que les morts ne peuvent plus être modifiés dans la figure de leur
existence philosophique par ceux qui les suivent comme ceux-ci le sont par eux. Le développement du futur
est l’affaire des vivants, c’est leur façon de continuer la culture qui crée le futur. Mais le futur advient par
une activité constante qui a le caractère d’une revivification de l’esprit des morts, par le retour de la
compréhension sur les œuvres à partir de leur sens originel, c’est-à-dire de la formation-de-sens produite
par les penseurs passés – lesquels sont « passés » en tant qu’hommes, mais non en tant qu’ils exercent
présentement, à nouveau, et toujours à nouveau, leur action philosophique69.
On entend combien cette idée renvoie encore à la possibilité d’envisager une communauté déréalisée et partant débarrassée des enjeux de pouvoir liés à l’appartenance au groupe et du risque d’y dissoudre son originalité. Cette communauté « acéphale », littéraire, intellectuelle, « désœuvrée » est celle que nous tentons de penser avec Nancy ici.
Car Nancy, évidemment, travaillait en lien, en communauté, lui aussi, avec Derrida, Lacoue- Labarthe et tant d’autres.
Et c’est là que je veux soutenir que le hors lieu, non-lieu, brèches ouvertes vers l’ailleurs, épochè nous suspendant au-dessus ou au-delà d’un réel politique figé, soi-disant indépassable, que le nouvel esprit utopique se trouve dans cette possibilité de donner lieu à de la pensée, à la pensée de l’autre, de tout autre, même à celui qui ne lit pas.
Mais donner lieu où ? Là où et surtout comment ? Peut-être, Khora ouvrage publié en 1993, nous apporte-t-il une autre direction, une autre ligne de fuite utopique ?
En effet, c’est dans khora que Derrida tente de décrire un troisième genre de discours afin de penser la politique : ni mythos, ni logos, mais un troisième genre de discours, un discours « hybride, bâtard, voire corrompu qui s’annonce comme dans un rêve70. » […] « Mise en abyme du discours, lieu de la politique, politique des lieux71 », une « mise à l’épreuve du politique » (prière d’insérer), là où « il y a ce qui donne à penser la politique72 », dit Derrida.
C’est ainsi avec Derrida lisant Platon autrement, que je souhaite vous montrer le chemin d’errance parcouru ensemble durant ce séminaire, où l’on revient vers Platon, par où l’on a commencé, mais sans n’y être plus du tout. Ailleurs, avec Derrida lisant Platon, qui, par sa lecture, se trouve exilé loin de La république, selon une tout autre lecture, une nouvelle interprétation, là où pourrait se sentir, s’entendre, en acte, une pensée oblique, une déconstruction, un estrangement permis par cette lecture faite de très loin, au-delà d’un Platon figé, indépassable.
Derrida lit Platon et il se tourne ailleurs, donc, loin de Platon, pour s’orienter du côté de Socrate et de tout autre. Il interprète dans khora le fait que Socrate, pour parler de la politique dans la cité, s’exclut déjà de la cité. C’est ainsi que, par le biais de Socrate, Derrida oppose l’homme politique à, ce que je me permets, ici de nommer, l’homme utopique, c’est-à-dire l’homme du suspens, de l’avoir lieu ailleurs que dans le lieu assigné à la politique. Donc, l’homme politique de la cité athénienne est celui qui a un lieu, celui qui est assigné à une place instituée, inchangeable, à savoir « celui qui agit par le geste et par la parole, dans la cité et dans la guerre73 ».
Socrate, lui, qui, selon la lecture qu’en fait Derrida (et que j’interprète moi lectrice ainsi comme l’homme utopique), c’est-à-dire l’homme qui opère dans un non-lieu, rendant ainsi sa parole déroutante et affolante. Socrate feint l’appartenance à ceux qui savent et qui agissent. Il feint « l’appartenance à un lieu, à une communauté74 », dit explicitement Derrida, mais, en réalité il est dans le non-lieu, là où l’on hérite de l’autre, à proximité de l’autre, Socrate, lui-même se définissant comme celui sans place ou à la place de tous. De là où ? Là où il peut dire aux autres : Vous autres ! Ayez lieu !
Cette lecture ne consiste plus alors à concevoir la pensée comme un face-à-face, supposant d’un côté un philosophe – sujet individuel – surplombant depuis sa singularité particulière son objet d’étude – la question de la communauté -. Le paradoxe de la philosophie politique, posé en préambule de ce séminaire (être un sujet unique et penser le multiple), semble ainsi se résorber.
Car là se situe la possibilité de rendre ou laisser la parole à l’autre, pour s’adresser à eux et leur dire, à leur adresse : « Vous avez lieu, ayez lieu » ! Là où il y a auto-exclusion de Socrate, opérant un simulacre du retrait où ainsi, il devient spécialiste du non-lieu, de l’u-topos de ceux qui s’excluent de la cité, comme des Pharamkoi, ajoute Derrida. L’homme utopique est un Pharmakoi.
Et nous pouvons ici même entendre résonner l’écriture à nouveau, car, ici même, nous sommes reconduits à la question de l’écriture grâce au terme Pharmakoi. En effet, Pharmakoi désigne ceux qui manient les substances pharmakon soit des substances magiques et nocives à la fois. Et précisément, Pharmakon est le terme qu’utilise Platon pour dénigrer l’écriture. L’écriture est Poison et remède à la fois.
Or, ici, avec Derrida, on peut l’entendre autrement, comme un entre-deux, un troisième genre, un hors lieu de l’écriture. Là où l’écriture n’est plus ni le poison qui affadit l’intensité et la force du dire à cause du concept qui fige et universalise, ni une écriture qui guérirait la disharmonie des communautés, tel un baume réparateur des dissonances entre les personnes ; ni poison ni remède, donc, mais une écriture d’un troisième genre, celle qui rompt, interrompt les mythes et le logos, celle qui accueille les fantômes et leur donne un hors lieu.
Là où se trouve la possibilité d’une écriture qui explore « plus d’une langue » pour montrer combien la langue n’est jamais la nôtre, étrangère, peuplée de tant d’autres, adresse disséminée à tout autre.
On peut dès lors ici nous référer au Discours de Francfort-Fichus prononcé par Derrida lorsqu’il reçoit le prix Adorno le 22 septembre 2001 : « Je rêve, je somnambule. […] je rêve encore sans doute de savoir vous parler non seulement en brigand mais poétiquement en poète. Du poème dont je rêve, dans quelle langue aurais-je pu l’écrire ? Ou le chanter ? Ou le rêver75 ? ».
Les brigands auxquels Derrida fait allusion ici renvoient à Adorno ainsi qu’à Benjamin, auquel ce dernier rend hommage. Les brigands des grands chemins sont, selon Benjamin, les citations des textes dans les travaux, ceux qui « surgissent brusquement afin de dépouiller le lecteur de ses convictions76 », de « briser les barrières vermoulues de sa propre langue77 », de s’ouvrir à l’altérité. Ces brigands déroutent le lecteur et inquiètent le langage. Que les textes, les trames d’élaboration soient ainsi contaminés, habités, délogés de toutes parts par ces bandits des grands chemins que sont les citations, suppose que se perde la souveraineté d’un seul auteur. Ainsi, Derrida, à l’instar de Benjamin, interroge-t-il sans cesse la signature de l’auteur. Sans doute faut-il qu’elle tombe, qu’elle chute, qu’elle se «débande», ou alors qu’elle se transforme en rébus ou en communauté à l’œuvre de son désœuvrement.
Telle est l’utopie de l’écriture : laisser le livre accueillir les fantômes et laisser les langues faire communauté, out of joint, dans la déchirure de ce qui s’articule entre nous, sans nous, en hors-lieu.
Et là, là où cela ne s’achève pas, je voudrais simplement donner à entendre à la petite communauté que nous constituons, ici, là maintenant l’un des chemins dans lequel j’ai tenté de cheminer, par des pas de détours, des pas en suspens, des lignes de fuite, en hors champ perpétuel de mon texte. Un texte où ça s’est écrit, sans moi, avec vous, en hors lieu de moi-même, débordant sans cesse ailleurs.
Un tout dernier texte, donc, pour un hommage :
PRÉTEXTES DÉROBÉS
La psychanalyse à supposer se trouve.
Quand on croit la trouver, c’est elle, à supposer, qui se trouve.
Quand elle trouve, à supposer, elle se trouve – quelque chose.
Se contenter de déformer ici la grammaire, comme on dit, générative, de ces trois ou quatre énoncés. Où donc ? Où la psychanalyse, déjà, toujours, se retrouve-t-elle ?
Ce dans quoi ça se trouve, si ça se trouve, nommons-le texte. Non seulement pour rappeler que l’inscription théorique et pratique de la psychanalyse (dans le texte comme « langue », « écriture », « culture », « mythologie », « histoire des religions, de la philosophie, de la littérature, de la science, de la médecine », etc., dans les texte comme champ « historique », « économique », « politique », « pulsionnel », etc., dans le tissu hétérogène et conflictuel de la différance ailleurs défini texte général et sans bordure) doit avoir des effets dont il faut tenir compte. Mais aussi pour dégager l’espace d’une question déterminée78.
Tel aura été pour moi au cours de ces cinq séances, cet espace que j’aurais tenté de dégager autour de la question de la communauté, en hors-lieu, par le brigandage de tant de textes, et de langues, sans bordure, en hommage aux fantômes aimés, à la dérobée, en prétexte.
Notes
- Jean-Luc Nancy, La communauté désœuvrée, Christian Bourgeois Éditeur, Collection «Détroits», 1986, 4e édition 2004, p.182.
- Jean-Luc Nancy, La communauté désœuvrée, Christian Bourgeois éditeur, Collection «Détroits», 1986, 4e édition 2004, p. 180.
- Ibid. p. 189.
- Ibid.
- Ibid.
- Marcel Proust, Le côté de Guermantes, Nrf Gallimard, p. 302.
- Stefan Zweig, Le mystère de la création artistique et autres textes – Article : Le livre, une porte sur le monde (Payot Poche 2026)
- Ibid. p. 105 à 107.
- Jean-Luc Nancy, La communauté désœuvrée, Christian Bourgeois éditeur, Collection «Détroits», 1986, 4e édition 2004.
- Jean-Luc Nancy, La communauté désœuvrée, Christian Bourgeois éditeur, Collection «Détroits», 1986, 4e édition 2004, p. 198.
- Santiago H. Amigorena, Le festival de Cannes ou le temps perdu – P.O.L. éditeur, 2025 p. 122.
- Miguel Abensour, Utopiques II L’homme est un animal utopique p. 278.
- La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, traduction Gérard Granel, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1976, Appendice XXIV au paragraphe 73 », p. 542.
- Jacques Derrida, Khora, Éditions Galilée, p. 17.
- Ibid. p. 49.
- Ibid. p. 17.
- Jacques Derrida, Khora, Éditions Galilée.
- Ibid. p. 55.
- Jacques Derrida, Fichus, Paris, Éditions Galilée, 2002, p. 22.
- Theodor W. Adorno, « Portrait de Walter Benjamin », dans Prismes, Paris, Payot, 1955, p. 253.
- Walter Benjamin, Œuvres, I,Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000, p. 259.
- Jacques Derrida, Le facteur de la vérité.