Séance IV – Interrompre le mythe ou le non-lieu de l’être en-commun

Séminaire 2025-2026 de l’association Les amis de la psychanalyse, « La communauté : mythe ou utopie ? », par Catherine Kauffmann.

Je ne fais pas de synthèse, car je vais reprendre au fil de cette séance les points travaillés auparavant 

1 – Le mythe comme lieu clos de la pensée politique

Lorsque la communauté se veut novatrice selon la mise en œuvre programmatique, elle se réfère à un principe transcendant et supérieur, là-où elle vise son propre accomplissement selon ce principe, tout en jouant avec les rouages du mimétisme et de l’identification. Jean-Luc Nancy précise que ce principe transcendant est le mythe, dans la mesure où il se constitue lui-même comme une auto-référence, novatrice et programmatique. Le mythe devient ainsi (veut devenir) par la volonté de sa propre puissance, sa propre énonciation, le lieu d’une pensée opératoire pour fonder les communautés.

Nancy exemplifie ce mécanisme du mythe en considérant que le communisme et le structuralisme représentent la dernière tradition du mythe. Et dès lors il affirme : « Nous n’avons plus rien à faire avec le mythe. […] L’idée du mythe présente peut-être à elle seule l’Idée même de l’Occident, dans sa représentation et dans sa pulsion permanente d’une remontée à ses propres sources pour s’y réengendrer comme le destin même de l’humanité. En ce sens, je le répète, nous n’avons plus rien à faire avec le mythe34. » 

Non seulement le mythe, par sa propre énonciation, clôture, achève le lieu d’une pensée de la communauté, mais, en plus, le mythe charrie l’idée d’un sujet auto-fondateur de sa propre essence. Selon Nancy, l’idéal communiste apparait suivant cette idée sous son jour le plus problématique : l’homme défini comme producteur de sa propre essence sous les espèces de son travail et de ses œuvres. En effet, aucun idéal communiste, poursuit Nancy, n’échappe à la visée de la communauté où des êtres produiraient par essence leur propre essence comme étant leur œuvre.

C’est à ce propos que Nancy éclaire le terme de totalitarisme par celui d’immanentisme. Définition de l’immanentisme : ce concept provient du mot immanence, qui signifie ce qui est à l’intérieur, ce qui est contenu, ce qui commence et finit dans l’agent. Transposée du côté des communautés, cette immanence apparait là où le lien économique, l’opération technologique et la fusion politique (en un chef ou sous un chef) effectueraient ou auraient le devoir d’effectuer intégralement une essence de l’homme. Cette essence serait ainsi mise en œuvre et deviendrait un ouvrage à réaliser. Plus précisément, on peut parler d’une immanence absolue de l’homme à l’homme qui serait à réaliser et se nommerait humanisme, ou bien d’une immanence de la communauté à la communauté, qui se nommerait communisme.

À cette immanence, Nancy n’oppose donc pas la transcendance, selon ce qui serait attendu de la distinction opérée traditionnellement par la philosophie, bien au contraire, car le mythe est précisément la traduction de cette transcendance qui prévaut à l’établissement des communautés, nous l’avons vu avec le mythe nazi, lorsque le Volk constitue le caractère transcendant auquel doivent se raccorder les individus afin d’être glorifiés au-delà d’eux-mêmes, mais fondé en eux- mêmes par cette appartenance.

Ce qui s’oppose à la transcendance et à l’immanentisme concernant les communautés, selon Nancy, c’est l’idée du désœuvrement, de la séparation, de l’interruption de tout mythe énonçant une unité dans la communauté. « La communauté ne peut relever du domaine de l’œuvre. On ne la produit pas, on en fait l’expérience (ou son expérience nous fait), comme expérience de la finitude. La communauté comme œuvre, ou la communauté par les œuvres supposerait que l’être commun, comme tel, soit objectivable et productible (dans des lieux, des personnes, des édifices, des discours, des institutions, des symboles […]). Les produits des opérations de ce type, quelque grandiose qu’ils se veuillent et que parfois ils réussissent à être, n’ont jamais plus d’existence communautaire que les bustes de plâtre de Marianne35. » 

Si le communisme nous a fait rêver à une sorte d’assomption de la communauté et à une communauté renvoyant à elle-même comme sujet collectif, comme lieu prédéfini, alors il faut que soit « cassée » la communauté, dans la mesure où ce qui la dénature, c’est le fait que la communauté veuille devenir elle-même une œuvre. C’est ici que se situe la querelle entre Blanchot et Nancy, puisque Blanchot accuse Nancy de ne penser la communauté que de façon soustractive, négative, c’est-à-dire la soustraite de tout ce qui la constitue en tant qu’œuvre. Et c’est vrai, répondra sans cesse Nancy. Il reconnait avoir toujours pensé la communauté à l’aune de ce qu’elle contient de dangers, de laquelle il convient de soustraire toute œuvre, c’est-à-dire la perspective d’une mise en œuvre de la communauté elle-même.

Toutefois, Nancy soutient qu’il existe bel et bien du commun, mais il est crucial de le comprendre en retrait de la volonté de créer une œuvre.

C’est donc cette distinction entre la communauté et un en-commun que je vais tenter de préciser maintenant.

2 – L’être en commun – l’exposition au-dehors

Nancy affirme qu’il y a une détermination principielle des communautés se situant dans l’illusion de croire qu’il y aurait une communion possible des singularités.

Au lieu d’une telle communion, il y a une communication.

La communication se comprend comme partage et ne peut donc jamais être communion. C’est dire que la communauté ne s’accomplit pas, ne doit pas s’accomplir. Ce que Nancy nomme la communication, c’est un partage, ou plus exactement une comparution de la finitude. « Un être singulier ne s’enlève ni ne s’élève sur le fond d’une confuse identité chaotique des êtres, ni sur celui de leur assomption unitaire, ni sur le fond d’un devenir, ni sur celui d’une volonté. Un être apparait en tant que la finitude même : à la fin (ou au début), au contact de la peau (ou du cœur) d’un autre être singulier aux confins de la même singularité qui est, comme telle, toujours autre, toujours partagée, toujours exposée36. », où l’on peut commencer à envisager la communauté comme une absence d’œuvre.

Comment désœuvrer la communauté ?

À la condition que le partage avec une autre singularité puisse être compris comme mouvement, un partage inachevable. « L’inachèvement est [le] « principe » [d’une communauté désœuvrée] – mais au sens où il faudrait prendre l’inachèvement comme un terme actif, désignant non l’insuffisance ou le manque, mais l’activité du partage, la dynamique, si on peut dire, du passage ininterrompu par les ruptures singulières. C’est-à- dire, à nouveau, une activité désœuvrée, et désœuvrante. Il ne s’agit pas de faire, ni de produire, ni d’installer une communauté ; il ne s’agit pas non plus d’y vénérer ou d’y redouter une puissance sacrée – mais il s’agit d’inachever son partage37. » Car la communauté ne prend pas la relève de la finitude qu’elle expose. Elle n’est elle-même, en somme, que cette exposition. Le désœuvrement devient une singulière « activité », soit une propagation, voire une contagion qui s’opère par le fait que la communauté se communique par la répétition des naissances : « chaque naissance expose une autre singularité, une limite supplémentaire et donc une autre communication38 ». La communauté se comprend donc comme une déchirure, non pas une déchirure au sein de l’être, d’une extase qui fait déborder tout à coup ma séparation avec l’autre, comme chez Bataille, mais ce en quoi consiste la déchirure, c’est dans « l’exposition au-dehors ». 

C’est exactement à cet endroit que le mythe s’interrompt. À la place du mythe ainsi interrompu, qui doit s’interrompre, advient une passion consciente, lucide (la lucidité de l’impossible immanence ou transcendance de la communauté, celle à laquelle Freud nous invite), « la passion non de se fondre, mais d’être exposé, et de savoir que la communauté elle- même ne limite pas la communauté, qu’elle est toujours au-delà, c’est-à-dire au-dehors, offerte au-dehors de chaque singularité, et pour cela toujours interrompue sur le bord de la moindre de ces singularités39 » 

Nancy franchit un pas de plus par l’expression de cette idée de communauté désœuvrée, puisqu’il cesse de parler de communauté pour nous ouvrir à l’idée de l’en commun ou de l’être-en- commun. « Nous sommes en commun, les uns avec les autres. » Il s’interroge : « Que veulent dire ce « en » et cet « avec40 » ? » Nancy répond à propos du « en », qu’il considère être au-delà du « avec » : le « en » de l’en-commun, c’est « la logique singulière d’un dedans-dehors, une logique de la limite [limite à laquelle chaque singularité expose] : ce qui est entre deux ou plusieurs, appartenant à tous et à aucun, ne s’appartenant pas non plus41 ». Et c’est donc cela l’en commun : c’est « être exposé, être sur la limite, là où il y a à la fois dedans et dehors, ni dedans, ni dehors. L’être est ainsi le « en » qui divise et qui ajointe à la fois, qui partage la limite où ça s’expose. La limite n’est rien : elle n’est rien que cet abandon extrême en lequel toute propriété, toute instance singulière de propriété, pour être ce qu’elle est, étant ce qu’elle est, se trouve tout d’abord livrée à l’extérieur (mais à l’extérieur d’aucun intérieur42) », c’est-à-dire d’aucune communauté instituée, immanente, qui se renfermerait sur elle- même, en un lieu clos de la pensée, achevée, dogmatique, absolutisée.

C’est pourquoi Nancy soutient qu’il n’y a rien à représenter de l’en-commun, sinon la répétition d’une « condition humaine » qui n’accède même pas à une co-humanité. Quoi qu’on fasse ou qu’on ne fasse pas, rien n’a lieu, si ce n’est cette exposition. Il y a dès lors une disjonction infinie qui ne consiste que dans l’exposition au-dehors, sans lieu ni situation, qui n’ont pas même lieu.

3 – La tâche de l’utopie ou le sans-lieu

Pour autant, reste la responsabilité de la pensée. Elle advient ici même, dans cette interruption, dans cette façon de penser le rien, l’inappropriable, l’inachèvement ou l’absence d’œuvre et c’est là la tache de la philosophie affirme Nancy : « la tâche d’exposer l’inexposable en.[ …] L’en jeu de l’en commun. Penser ça, sans relâche, c’est la « philosophie », ou ce qui en reste à sa fin, si elle reste en commun, c’est politique, c’est art, ou ce qu’il en reste, c’est marcher dans la rue, c’est passer des frontières, c’est fête et deuil, c’est être sur la brèche, ou dans un compartiment de train, c’est savoir comment le capital capitalise le commun et dissout l’en, c’est demander toujours ce que « révolution » veut vivre, c’est résistance, c’est existence43. »

Et là encore, la philosophie se comprend de façon soustractive et négative selon Nancy, puisqu’il précise qu’il n’est pas question «de faire régner la philosophie (comme le voulait Platon)». Bien au contraire, l’enjeu de la philosophie ne serait pas de fournir le sens, mais de s’exposer au partage de l’en, là où l’en, du «en-commun» désapproprie le sens de l’être. Nancy le dit ainsi : « Non pas que j’aie le sens, ni que j’aie du sens, mais que le sens, j’en suis, et j’y suis donc sur le mode exclusif de l’être-en-commun. […] J’en suis : l’existence a lieu exposée sur cet en, à cet en. Inséparable, donc, d’un nous existons. […] Exposant inexposable que nous exposons pourtant en commun44 ».

Ainsi, dans cette approche négative de la communauté, dans celle sans lieu de la philosophie, nous rencontrons dans toute sa logique étymologique, l’utopie. Une philosophie sans sens préalable, une communauté sans essence et sans œuvre, sans lieu : tout cela renvoie au non- lieu de l’utopie.

À partir de ces non-lieux, de ces enjeux en négatif, on ne peut que rencontrer Adorno, père de l’idée d’une dialectique négative (titre de l’un de ses ouvrages majeurs), qui dans Minima Moralia propose de renommer la philosophie : « utopie de la pensée », celle issue, donc, d’une dialectique négative. Adorno affirme que «toute pensée qui ne reste pas une pensée vaine porte la marque d’une impossibilité de se légitimer complètement45» Or, la beauté de la pensée d’Adorno est que paradoxalement, ce sont ces échecs de la pensée qui ouvrent à ce qu’il nomme une utopie négative.

Il convient d’abord d’expliquer en quoi l’utopie négative chez Adorno se fonde sur la façon dont il adresse à la philosophie de Hegel, une critique. La philosophie de Hegel maintient, dans le troisième moment de la dialectique, le moment de réconciliation, de synthèse, le fameux moment « positivement rationnel » dont l’histoire révélerait les marques. Sans entrer dans les subtilités de la pensée de Hegel, mais simplement pour comprendre ce qu’est l’idée d’une philosophie profondément positive, qui suscite la critique d’Adorno, on peut retenir l’idée hégélienne selon laquelle l’être s’accomplit dans l’histoire en traversant des étapes négatives (celles que réalise le désir subjectif par les passions et les guerres, notamment). Ces étapes servent une rationalité rétrospective, une rationalité positive, donc. C’est l’idée que la tragédie se livre dans le monde objectif à la passion et à la mort, mais de là s’élève de ses cendres la majesté.

Or, si Adorno refuse ce moment de réconciliation, c’est parce qu’après Auschwitz, après la catastrophe totalitaire, il n’est plus possible d’entendre selon son expression : « ce culte des choses », là où, avec la pensée de Hegel, le mal obtient gain de cause dans le milieu de la légalité, puisque cette réconciliation s’entend dans l’unité entre l’être, la raison et les institutions (lois publiques, morale publique, religion). Autrement dit, la philosophie de Hegel suppose que l’on soit en phase avec l’ordre du monde tel qu’il est, c’est-à-dire légalement, institutionnellement considéré comme réalisant l’effectivité de la raison (raison rationnelle et raisonnable).

À l’inverse, donc, Adorno revendique une utopie négative, celle où il ne s’agit aucunement de réaliser une unité, une union, une communauté harmonieuse ou une réconciliation puisque tout cela relève du mythe. Il convient alors de distinguer radicalement le mythe de l’utopie.

Le philosophe Miguel Abensour, spécialiste de la question de l’utopie, aura toujours défendu sa réhabilitation. En effet, « lorsque la pensée d’autres possibles cesse, c’est la possibilité même du politique qui s’interrompt 46». Or, cette réhabilitation suppose que l’utopie ne soit plus « asservie sans rémission à un processus de mythologisation47 », dont l’impérieuse finalité resterait toujours la « bonne société en pleine harmonie avec elle-même48 ». Si l’on a pu accuser les utopies de conduire au totalitarisme, c’est parce qu’on a vu dans leur réalisation l’apparition de « société[s] close[s], repliée[s] sur elle[s]-même[s], statique[s], en proie à l’enfermement49 ». À ce mythe de l’éternelle utopie, Abensour oppose, à la lumière de l’histoire des utopies, l’idée qu’il puisse y avoir un « nouvel esprit utopique », l’utopie devenant ainsi un processus de pensée, hérité d’Adorno, une pensée de l’ouvert, en mouvement.

En quoi consiste donc ce nouvel esprit utopique ? . L’esprit utopique suppose le non conceptuel, car on ne peut saisir le non conceptuel (le particulier, l’individuel) à l’aide du concept. Il faut le « désensorcellement du concept » selon Adorno. Il s’agit de « briser la clôture sclérosante d’une raison toute instrumentale50 ». Tel est le non-lieu pour la philosophie : elle est inapte à penser vraiment le particulier l’écrasant, le fixant sous un universel rationnel. . Le nouvel esprit utopique advient subséquemment aux catastrophes barbares du XXe siècle. Ces catastrophes nous enjoignent à une sommation utopique. Nous sommes sommés de refuser le rêve de l’identité ou de l’unité, nous sommes appelés à ne plus pouvoir penser la relève rationnelle du moment négatif. Ce moment de la barbarie ne peut aboutir à une réconciliation. La dialectique doit demeurer négative. Ce refus de la réconciliation, cette tension doivent mener au « choc de l’ouvert » qu’est la négativité. Il ne reste plus alors qu’à penser l’utopie comme une orientation, dans le désespoir et dans l’excès, vers des lignes de fuites. . L’esprit utopique est non seulement dynamique, mais c’est aussi une pensée de l’oblique, un regard qui opère un estrangement du réel (selon l’expression de Carlo Ginzburg reprise par Guillaume Novaud, dans la préface à L’Utopie de Thomas More51 ). Abensour l’explique par ces mots : « L’utopie a d’abord pour fonction de soulever la pesanteur du réel ou ce qui se donne comme tel. Et pour s’y soustraire, l’utopie le déplace, le fait bouger, le fait sortir de ses gonds pour entrevoir au-delà de la chape de plomb de l’ainsi nommé réel, une altérité, un être autrement. L’épochè utopique – la mise entre parenthèse de l’ordre établi, du réel, de la doxa – constitue d’abord l’utopie en tant que négative, qui procède à une négation déterminée de ce qui est, de ce qui va de soi, de ce qui paraît aller de soi. Il ne s’agit donc pas pour l’utopie de produire des images positives, mais d’ouvrir des brèches. » [Pour la philosophie : être sur la brèche disait Nancy]. « Par ce déplacement du réel, l’utopie entreprend de dépasser le soi-disant indépassable et se donne ainsi les moyens d’apercevoir d’autres horizons qui tout à coup relativisent nos horizons qui s’étaient absolutisés, au nom de l’indépassable du réel52. » . Si l’esprit utopique suppose que l’utopie soit arrachée de l’ordre du savoir et de ses effets de pouvoir, c’est parce qu’il doit ouvrir à la rencontre, à la socialité, à la proximité. Abensour parle du « fait du prochain ». « Entendons que l’utopie est une forme de pensée ‘’autrement que savoir’’ qui prend son impulsion première dans une expérience de l’autre, dans une proximité de l’autre53. » Ce n’est plus un accomplissement de l’être, mais une sortie de l’être, non pas un retour chez soi, dans le lieu rassurant de l’oikos, mais une découverte du non-lieu qui vient hanter et doubler tout lieu, celui de la singularité de l’autre. Là où encore et toujours nous sommes exposés.

Ainsi puis-je terminer en ouvrant d’autres questions pour annoncer notre prochaine et dernière séance :

Quel est le possible de cette critique du réel, de cette pensée oblique, ouverte, en mouvement, en évasion, exposée ? Car nous voici devant le paradoxe mis en lumière par Adorno : le négatif ne doit pas se dépasser en tant que négativité. Il doit demeurer comme non-lieu. Pourtant, « il revient toutefois au critique de ne pas baisser les bras. Il doit continuer d’espérer une percée fragile, une évasion, hors du cercle de la totalité54. »

En quoi dès lors consiste cette possibilité ?

Les mouvements que suppose une pensée de l’utopie, cet élan d’évasion hors du poids du réel, cette revendication d’une philosophie n’écrasant plus la question politique sous le poids d’un « universalisme », à quelle pensée peuvent-ils donner lieu ? Comment entendre cette absence d’œuvre, cette philosophie comme utopie de la pensée ? Cela ne peut-il pas advenir, notamment grâce à la littérature qui serait à même de porter un autre sens du mot œuvre ? Là où il s’agirait de donner quelque chose d’autre, un autre lieu à la pensée, en faisant se croiser les trajectoires philosophiques et littéraires.

Attendu que la littérature (au sens strict : comme institution occidentale moderne), implique en principe

le droit de tout dire et de tout cacher, en quoi elle est inséparable d’une démocratie à venir…

Attendu que ce droit littéraire à la fiction suppose une histoire qui institue une autorisation (le statut d’un

auteur irresponsable et hyperresponsable) à la décision performative de produire des événements qui, en

tant qu’actes de langage, sont autant d’adresses et de réponses55.

Peut-être pourrait-on aussi lire un extrait de littérature, celle, par exemple de Santiago H. Amigorena dans La première défaite ?

L’écriture ne soulage pas, mais elle soulage quand même. Et lorsqu’on écrit réellement, c’est toujours

pour cette double raison. En ce qui me concerne, chaque matin, comme je me lève et qu’il fait encore

nuit, comme il fait encore nuit et que j’écris, jamais je ne cesse de penser que l’homme court à sa perte,

jamais ne s’absente totalement de mon esprit le temps sinistre où je vis, et j’entends constamment les

pas de cette course suicidaire qui s’accélèrent dans la nuit – et je sais que tout ce que j’écrirai sera inutile.

Mais chaque matin aussi, comme j’écris et que l’aurore aux doigts de rose perce la nuit de ses premières

lueurs, comme tant d’hommes peut-être qui se réveillent avant l’aube, je songe que ma faible activité

aide le soleil à se lever. Pris entre la certitude de l’inutilité de son écriture à changer la lugubre réalité qui

l’entoure et la foi dans le fait que cette inutile activité participe à cet événement cosmique qui dépasse

tellement cette réalité, quel fou prendrait-il le risque, aussi petite soit sa contribution à ce miracle qui se

produit chaque jour de cesser d’y participer ? qui que le soleil se lève parce qu’il fait du pain à l’aube,

parce qu’il marche à l’aube, parce qu’il fait l’amour à l’aube – ou parce qu’à l’aube il écrit -, qui, croyant,

croyant et doutant avec une force extrême dans sa croyance, qui prendrait le risque de cesser son intime

activité et que la nuit se poursuive, sans fin, sur la terre ?

Amis, le sol est pauvre : il faut que nous semions 

Richement pour n’avoir que de minces moissons 

Ce n’est pas de Gramsci et de Foucault, mais de Novalis que j’aurais dû parler à ce couple d’Uruguayens

raidis par le pessimisme de leur volonté56.

(Aller à la séance 5)

Notes

  1. Jean-Luc Nancy, La communauté désœuvrée, Christian Bourgeois Éditeur, Collection «Détroits», 1986, 4e édition 2004, p. 117-118.
  2. Jean-Luc Nancy, La communauté désœuvrée, Christian Bourgeois Éditeur, Collection «Détroits», 1986, 4e édition 2004, p. 78.
  3. Jean-Luc Nancy, La communauté désœuvrée, Christian Bourgeois Éditeur, Collection «Détroits», 1986, 4e édition 2004, p. 70.
  4. Ibid. p. 87.
  5. Jean-Luc Nancy, La communauté désœuvrée, Christian Bourgeois Éditeur, Collection «Détroits», 1986, 4e édition 2004, p. 152.
  6. Ibid. p.153.
  7. Ibid. p.221.
  8. Ibid. p.222.
  9. Ibid. p.226.
  10. Jean-Luc Nancy, La communauté désœuvrée, Christian Bourgeois Éditeur, Collection «Détroits», 1986, 4e édition 2004, p. 226.
  11. Ibid. p.231.
  12. Theodor W. Adorno, Minima Moralia -Réflexions sur la vie mutilée, Petite Bibliothèque Payot, 1951, 6e éd., 2006, p.112
  13. Santiago H. Amigorena La première défaite P.O.L. p.266.
  14. Miguel Abensour,Utopiques II L’homme est un animal utopique, Les Éditions de la Nuit, 2010, 2e édition, Sens&Tonka, éditeurs, 2013.
  15. Miguel Abensour, Utopie et démocratie, p. 351
  16. Miguel Abensour, Utopiques II L’homme est un animal utopique p. 264.
  17. Patrick. Savidan, Adorno et les promesses de l’utopie négative – Cairn.
  18. Thomas More, L’utopie, Préface de Guillaume Novaud, Éditions Gallimard, 2012, p.29.
  19. Miguel Abensour, Utopiques II L’homme est un animal utopique p. 278.
  20. Miguel Abensour, Utopiques II L’homme est un animal utopique p. 275.
  21. Patrick Savidan Adorno et les promesses de l’utopie négative – Cairn.
  22. Jacques Derrida, Donner la mort, Éditions Galilée, p. 206 – 207.
  23. Santiago H. Amigorena dans La première défaite, Éditions P.O.L. 2012, p.268-269.