Les folies de la langue

Le langage, faculté universelle, se décline d’une part en de nombreuses langues et d’autre part, en parole. Selon la conception saussurienne, la parole se définit comme la prise en charge subjective de la langue. Alors que la langue est sociale et passive, comparable à une partition, la parole, elle, est active et singulière. Elle exécute la partition et l’interprète. Cet éclairage apporté par la linguistique au XXème siècle, bien qu’utile à poser des distinctions conceptuelles, semble éluder les enjeux complexes de la parole, considérée par la philosophie contemporaine, comme le point nodal de notre humanité. De fait, l’action de la parole – qui fonde l’homme et qui consiste à tenter de saisir la position de l’« au commencement était le Verbe » -, reste vertigineuse et énigmatique. 

Il s’agira donc d’entendre comment ce qui rate mais aussi ce qui excède dans la parole est questionné par certains philosophes de l’après-guerre et surtout de façon primordiale par la psychanalyse. 

Pour cela, nous partirons de ce que l’on peut nommer avec Derrida les « insus » de la langue, soit ce qui se cache en elle lorsque son usage, notamment à des fins économiques et géo-politiques, la renvoie vers les enjeux d’une domination coloniale et/ou sociale. Est-ce en ce sens que l’on peut affirmer que la langue peut devenir folle de sa puissance « homo-hégémonique », ou que s’entende cette affirmation derridienne, en ouverture du Monolinguisme de l’autre : « Une terreur dans les langues est notre sujet[1] » ? 

Nous nous demanderons pourtant, s’il n’existe pas une possibilité d’éviter cet écueil d’une langue devenue folle de se vouloir « savoir du maitre ». 

La dimension épiphanique du dire à laquelle se voue Heidegger ne permet-elle pas justement de dévoiler une parole parlante, c’est-à-dire reliant chose et monde « à la simplicité unie de leur intimité[2] », tout en se déployant dans leur différence ? En effet, Heidegger évoque une parole qui parle « l’appel à venir mais qui n’arrache pourtant pas ce qu’il appelle au lointain ; par l’appel qui va vers lui, ce qui est appelé demeure maintenu au loin ». Autrement dit, la parole parlante sert à faire passer l’appel de l’être, « qui ainsi toujours s’en va et s’en vient : l’appel à venir dans la présence – appel à aller dans l’absence[3]. »

Toutefois, cette recherche d’une parole qui offre aux choses leur déploiement dans l’entre-deux, soit une parole autre et épiphanique, ne relève-t-elle pas du phantasme de rejoindre in fine le parlé le plus authentique ? Heidegger, de fait, affirme que le « parlé à l’état pur est le poème » lorsque, précise-t-il, se trouve « quelque chose où soit purement parlé[4] ». Si l’homme (le Dasein) a pour mission de s’extirper de l’indifférence du quotidien, soit de pallier le manque du besoin de questionner l’être (caractérisé par le bavardage), alors c’est dire que Heidegger reste dans une visée ontologique, celle de faire advenir la puissance de la pensée qui laisse l’être être et se dire. De même, l’idée de pureté ne risque-t-elle pas d’aboutir paradoxalement à une maitrise de la parole par le sujet – censée être dénoncée -, ou encore à la recherche d’une purification de la langue aux conséquences délétères ?

Contre le recueillement du legein, la recherche d’une épiphanie de la parole élevée vers l’Un et le propre de ce qui est, Derrida oppose à Heidegger, la dissémination de l’idiome qui parasite la langue communautaire, la rend étrangement étrangère, multiple et profane. À contrario de la folie d’une langue pure, sacrée et absolutisée, Derrida propose les promesses d’une folie fertile de la langue, riche et foisonnante, un « plus d’une langue ». Là où, du point de vue de sa philosophie, les archi-concepts distordent les usages convenus.

Rappelons que la seule définition que Derrida aura proposée de la déconstruction est précisément ce « plus d’une langue » : « Si j’avais à risquer, Dieu m’en garde, une seule définition de la déconstruction, brève, elliptique, économique, comme un mot d’ordre, je dirais sans phrase : plus d’une langue[5] ».

Partant de cette ouverture au « plus d’une langue », je soutiendrai que l’on peut entendre un point de rencontre entre une certaine philosophie et une certaine psychanalyse, et en particulier entre Derrida et Lacan. Avec ce que le psychanalyste français nomme Le nouvel amour, soit le fait de changer de discours, et ainsi faire de l’acte psychanalytique un acte poétique, il semble que l’on puisse concevoir une parole susceptible d’ouvrir à des effets de franchissements. Ainsi, Lacan évoquera à la fin de son parcours, non plus une parole pleine, mais une parole prophétique, faisant signe à même le corps. Ce changement de discours permet une vérité sans savoir où tout comme dans la parole oraculaire quelque chose fait signe et se profère au-delà du sens, ne portant aucune révélation ni dévoilement, pas plus qu’elle ne cache de secret à décrypter. 

Catherine Kauffmann


[1] Jacques Derrida, Le monolinguisme de l’autre, Éditions Galilée, 1996, p. 45.

[2] Martin Heidegger, « La parole », dans Acheminement vers la parole, Éditions Gallimard, 1976, p. 34.

[3] Martin Heidegger, Ibid. p. 23.

[4] Martin Heidegger, Ibid. p. 18.

[5] Jacques Derrida, Mémoires pour Paul de Man, Éditions Galilée, 1988, p. 38.