Intervention de Julien Papp, musicothérapeute, soutenue en mai 2025 à Joué-lès-Tours auprès de l’association Les amis de la psychanalyse.
Selon Laplanche et Pontalis, la sublimation est un phénomène apparemment sans rapport avec la sexualité, bien qu’il soit du ressort de la « force » de la pulsion sexuelle. Cette notion met en jeu l’idée d’une activité artistique ou d’une investigation intellectuelle, ce qui ressortirait à un but non-sexuel et à un objet socialement valorisé, donc à un désir dont le but véritable n’est pas manifeste, et dont l’objet se verrait doté d’une « valeur » sociale, et ce dans une société donnée. Là, le déplacement de but se ferait sans perte d’intensité, et une forme d’adaptation sociale serait apparentable à la sublimation. Au niveau des sources et de la poussée, le phénomène porterait sur les pulsions partielles réprimées essentiellement, soit « les éléments pervers de la pulsion sexuelle ».
Les mêmes auteurs résument les deux hypothèses qui ont été adoptées par Freud au cours de son évolution :
- La première s’articule sur la pulsion d’étayage, « les mêmes voies par lesquelles les troubles sexuels retentissent sur les fonctions somatiques [devant] servir chez le sujet normal à un autre processus important. C’est par ces voies que devrait s’accomplir l’attraction des forces des pulsions sexuelles sur des buts non-sexuels, c’est-à-dire la sublimation de la sexualité. »
- La deuxième se met à jour au moment de l’introduction au narcissisme, Freud signalant là que la transformation d’une activité sexuelle en activité sublimée (les deux étant dirigées vers des objets extérieurs indépendants), nécessite un temps intermédiaire, le retrait de la libido sur le moi, qui rend possible la désexualisation. Dans « Le moi et le ça », il invoque une énergie du moi désexualisée et sublimée, déplaçable sur des activités non-sexuelles. La difficulté de ce point épineux est notable, car si cette « énergie de déplacement » est supposée être de la « libido désexualisée », cela implique qu’elle est déjà en droit sublimée, puisqu’en participant à instituer cet ensemble unifié qui caractérise le moi, ou la tendance à l’unification de celui-ci, elle s’en tiendrait à l’intention d’Eros, créer et lier. Dans cette perspective, un écho aux théories kleiniennes, de réparation du bon objet mis en pièces par les pulsions destructrices, peut s’entendre.
Toujours selon le Laplanche et Pontalis, existe un certain flou quant aux nombreux concepts limitrophes liés à la sublimation : formation réactionnelle, inhibition quant aux buts, idéalisation, refoulement, l’issue d’un traitement étant pourtant de permettre une ouverture à une capacité de sublimer – Freud, quant à lui, se contentant de viser à un plus grand naturel et honnêteté –, le problème de la sublimation des pulsions agressives restant aussi très complexe. Il n’y a, en fait, pas de théorie cohérente de la sublimation.
Pour Sophie de Mijolla-Mellor, sub/limen signifierait au départ « au-dessus » de la « fange », voire de la « limite », et le concept est nettement associé, de fait, à une maîtrise de l’« érection ». Chez Kant, il implique une forme de résistance à l’intérêt des sens, là où le beau plaît. Selon lui, entre entendement et raison, un troisième terme s’imposerait, l’imagination, qui inscrit la possibilité d’un jugement réfléchissant (divers, particularité à faire remonter vers le concept), opposé au jugement déterminant (subsumation d’un divers déjà cadré par le concept), cela impliquant dans le jugement réfléchissant l’appropriation d’une technique du contingent. Notons aussi l’insistance de Derrida, dans son ouvrage « La vérité en peinture », sur une logique de supplémentarisation, le parergon, dans sa lecture de Kant, soit le cadre exclu comme cadre, à la limite de l’œuvre et son absence. Chez Hegel, quant à lui, l’idée, au-delà des existences particulières en retire le support sensible qui l’exprime. Chez Freud, donc, un long héritage se retrouverait, sous une autre forme : celui de l’alchimie, le sublimen n’étant pas seulement une modification d’intensité, mais une modification qualitative ; un travail du négatif, en lien avec la dérivation de la pulsion ; un dépassement de soi-même, dialectique.
Chez Freud, il n’y a pas de théorie générale de la sublimation. La première mention qui est faite du concept se situe dans les « Trois essais sur la théorie de la sexualité », dans le chapitre qu’il consacre aux aberrations sexuelles, soit les buts sexuels déplacés de l’« instinct de reproduction » selon la traduction anglaise, de la « pulsion d’espèce humaine », de « genre » ou Geschlechtstriebe en allemand, ou de la « pulsion sexuelle de reproduction » selon la traduction française, buts sexuels déplacés à des extensions anatomiques de l’objet en relation avec une surévaluation de celui-ci, bouche, anus, voire peau comme zone érogène, participant à un jeu de substitution où la pulsion sexuelle « proclame son intention, de cette manière, de prendre possession de l’objet sexuel selon chaque direction possible ». Ici, si le fétichisme est mis à part, en tant qu’un certain détachement de la « valeur » y est pathologique, opérant une contrainte où le symbole est pris pour l’objet. Les sensations de toucher, les impressions visuelles, en tant qu’elles encouragent le sentiment de beauté dans l’objet sexuel, y constituent aussi un but, qui, renforcé par le voilement progressif du corps civilisé, aiguillonne le désir de voir les « parties cachées », cela pouvant se sublimer dans la direction de l’art, si la valeur des organes génitaux est déplacée au corps en son entier.
La sublimation est donc un destin de la pulsion sexuelle, une de ses métamorphoses, métamorphose réussie, là où le renversement dans le contraire (activité/passivité, et amour/haine, au niveau du contenu), le retournement sur la personne propre (masochisme), ou le refoulement s’apparentent à des opérations pulsionnelles coûteuses sur le plan économique, répondant à une « nécessité de défense du moi », selon Sophie de Mijolla-Mellor. Le barrage que constitue la sublimation se rapproche pourtant des deux premiers mécanismes, selon la même auteure, le refoulement, quant à lui, portant essentiellement sur des représentations, idées, images, tandis que celle-ci se porte sur des transformations concernant le but et l’objet pulsionnel.
Dans son essai sur le destin des pulsions, Freud examine ce mythe de la psychanalyse qui répond à l’énigme du saut du somatique au psychique selon ses aspects de demande (soit une constante motrice exigeant un travail, la poussée), de but (exigence de satisfaction), de mobilité (fixité ou variabilité de l’objet), et de représentance (source représentée dans le psychique), et ce dans une perspective dualiste opposant pulsion d’auto-conservation (ou du Moi) et pulsions sexuelles (libido) étayées sur les pulsions d’auto-conservation. Si refoulement et sublimation sont mis à part pour être traités séparément, Freud y engage néanmoins une description des dialectiques pulsionnelles et des possibilités de changement de but (actif ou passif, et transformation qualitative de l’amour en haine) d’une part, et d’autre part, les changements de relation au niveau sujet/objet impliqués dans le retournement sur la personne propre qui suggère de possibles jouissances en identification à l’objet (maltraité, regardé). Une grammaire signifiante du jeu pulsionnel se dessine ainsi, qui pourrait être lapidairement résumée par « manger, faire manger, se faire manger », Freud insistant sur l’aspect temporel de ces articulations, en les comparant à des résidus de lave volcanique successifs. Il traite la transformation de l’amour/haine à part, celle-ci impliquant un jeu d’opposition complexe, et une grande difficulté théorique, car « rien n’indique qu’il existe une pulsion d’amour ». De fait, « à l’opposition aimer/haïr, s’ajoute cet autre, aimer/être aimé, et en outre, aimer et haïr ensemble s’opposant à l’état d’indifférence ». L’amour, tendance sexuelle « totale » selon la traduction française, « the expression of the whole sexual current of feeling » selon la traduction anglaise, s’inscrit dans les trois grandes polarités dominant la vie psychique, soit l’activité/passivité comme polarité biologique, le moi/monde extérieur comme polarité réelle, et le plaisir/déplaisir comme polarité économique. Si la polarité réelle est liée au pouvoir de poser le silence par une action musculaire aux excitations externes, cette possibilité de défense contre l’excitation pulsionnelle pouvant créer une position psychique fondamentale pour la recherche, l’aspect économique est lié à une échelle de sensations importante pour la détermination des actions (valeur), et la polarité biologique implique passivité du sujet vis-à-vis du monde extérieur, et activité du fait de la pulsion, opposition, qui par soudure prendra une signification psychologique importante, plus tard, dans le couple masculin/féminin.
Se dessine déjà la complexité des enjeux liés à la sublimation, qui impliquent tant une transformation civilisationnelle des valeurs concernant l’objet de satisfaction de la pulsion que de son but, le tout intervenant dans une sorte de métamorphose de la demande, cela s’inscrivant dans les polarités des relations du sujet au monde, à son « bon plaisir », ses valeurs, et son activité biologique. En 1955, le psychologue John Carl Flügel, dans ses « Studies in Feeling and Desire », note qu’une approche quasi-moraliste de la notion de sublimation a relevé l’intérêt des éducateurs, pointant aussi qu’il s’agit d’un mécanisme inconscient dont nous n’avons contrôle. Le terme impliquerait selon lui « an ethical standpoint (…), an ethically approved form of a more general kind of psychological process called by the name of ‘displacement’, ‘substitution’, ‘deflection’ – déviation en français –, ‘transference of impulse’ (…) ». S’impose de manière brute le problème du critère social, et l’on peut en effet se questionner ce qui pourrait être considéré comme une forme désirable de déplacement en fonction d’un lieu et d’un temps socialisé.
D’autre part, s’impose aussi le problème de la spécificité de l’énergie déplacée, et de la qualité de son déplacement. Une même énergie peut-elle être à un moment utilisée à une fin non-sublimée, et, à un autre, à une fin d’action de valeur ? Peut-il être question, de plus, d’une forme d’énergie particulière, qui serait associée soit au sexe soit à l’agression ? Flügel cite là plusieurs auteurs confrontés à ce problème, dont Jung, retournant néanmoins à la suggestion de Freud, qui, dans sa théorie du narcissisme, relie la possibilité d’une énergie neutre déplaçable à la libido narcissique, celle-ci pouvant tant augmenter une excitation destructrice qu’érotique (Flügel fait partie des psychanalystes de l’époque qui n’acceptent pas la notion de pulsion de mort).
À côté du problème de la spécificité de l’énergie déplacée, Flügel s’intéresse aussi aux canaux par lesquels cette énergie circulerait, pointant l’immense complexité des intérêts humains et de ses comportements construits finalement sur « a few instinctual dispositions ». S’appuyant sur le modèle animal, il accentue la compétition de tendances, le jeu entre forces concurrentes, impliquant facilitation ou inhibition, la sublimation pouvant alors être vue comme résultat d’un conflit, mettant en jeu inhibition, irradiation, sommation et ré-enforcement réflexe. Toujours selon l’auteur, les canaux énergétiques pourraient être vus comme une espèce de structure gestaltique, un système de tension où la sublimation fonctionnerait comme « substitut de satisfaction », la réduction de tension dans un système abaissant la tension dans un système connexe, ce qui expliquerait les parallèles entre l’énergie sublimée et sa corrélative non-sublimée.
L’aspect vicariant de la pulsion, et la difficulté à penser ses effets de transfert, de déviation, de déplacement, de substitution, cela est ainsi explicité par l’auteur, qui, poursuivant sa métaphore animale, se préoccupe aussi du problème de changement de but, soit un changement de moyen pour arriver à une fin, ce changement de finalité impliquant maîtrise pulsionnelle : parade pour obtenir de l’affection de la part de la personne aimée, par exemple. Comment la chasse ou la parade, à la base simples afférences de la reproduction ou du nourrissage, en arrivent-elles, alors, à se transformer en fins en soi (chasser pour l’art, manger pour l’art, par exemple) ? L’instinct partiel, détaché de sa finalité animale, se destinerait ainsi la possibilité d’une finalité supplémentaire, d’une perversion selon l’auteur, essence de la civilisation, et en quelque sorte, son standard éthique.
Le modèle animal de Flügel lui permet aussi d’aborder le problème de la valeur de l’objet par le biais de l’association par contiguïté (conditionnement), du transfert de « feeling » : ce transfert de sentiment serait un important facteur pour notre vie quotidienne, puisque, par exemple, même la mode la plus affreuse devient pour chacun, après un temps, attractive, « le charme de l’éternel féminin étant vite transféré aux plus horribles procédés qui peuvent être imaginés par les femmes pour se défigurer et cacher leurs grâces. » L’objet associé à celui du « feeling » peut devenir le réceptacle d’une passion qui est à peine sublimation, mais peut le devenir, par exemple, si l’amour de l’objet se transforme en amour pour ses intérêts intellectuels ou artistiques. Par ce mode de déviation par contiguïté, selon ses capacités, l’amant devient poète, le pêcheur amoureux de ses vers de terre, helminthologiste, car aiguillé par la curiosité. Ici apparaît l’absolu manque de spécificité de l’instinct humain, le petit d’homme intériorisant très tôt les influences adultes, et leur autorité étant incorporée sous la forme d’une conscience morale, et il est le dépositaire d’une capacité à jouer, ce qui permet aux activités instinctuelles de se déplacer au-delà du besoin biologique urgent.
Ernest Jones, en 1911, dans son article sur « la valeur des processus sublimatoires dans l’éducation et la rééducation », se préoccupe particulièrement de l’infans au regard de la sublimation, et, citant Bloch (1907), dit que « toute la vie de fantaisie [affect, haine, cruauté, colère, etc.] de l’humanité (…) peut trouver expression dans la poésie, l’art, la religion, (…) quand les activités naturelles des excitations sexuelles sont entravées, ayant le pouvoir de fournir de tels équivalents sexuels ». Intuitivement, par exemple, il semble que déjà à l’époque, le médecin ait une tendance à inciter ses patients luttant contre l’onanisme à s’intéresser au sport, au travail, ou toute autre activité culturelle.
Cela permet à Jones de signaler une erreur importante concernant la sublimation, celle-ci ne concernant pas tant le désir sexuel « normal », que les composants partiels et individuels de cet instinct, le concept se référant, de plus, plutôt à l’enfant qu’à l’adulte, puisqu’il s’agit d’un processus inconscient, et qu’il ne consiste pas en un remplacement, mais bien plutôt à un déplacement, un détournement d’énergie originelle vers une direction nouvelle. « Les aspects conatifs, les affects en question peuvent peut-être être mieux dénotés par l’expression de désir, ou dans le langage de Freud, de vœu ». Si le désir résiste à l’érosion avec une vigueur étonnante, dit l’auteur, il apparaît ainsi souvent qu’une apparente cessation de désir s’avère être, après un plus fin examen, une simple transformation du manifeste. Là est mis en exergue le principe d’une conservation de l’énergie, c’est-à-dire d’un continuum, par le biais d’équivalents psychiques, moyens indirects de satisfaire les souhaits de désir, cela se manifestant par le biais de diverses expressions, les transferts effectuant, quant à eux, sous ce couvert, des connexions plus inhérentes avec le sujet inconscient, l’affect de désir (ou tendance) pouvant s’associer avec des idées propices. Si ce type de déplacement paraît relativement simple, il peut se complexifier, si, par exemple, l’amour est remplacé par la haine (le premier, ne pouvant trouver expression satisfaisante, disparaissant de la vue, et étant succédé par l’autre, qui reste pourtant rattaché génériquement au premier). Les processus inconscients impliqués permettent ainsi de mettre en valeur que la « faim » du désir qui anime l’être humain ne fut jamais consciente, et que la faim de désir sexuel ressenti n’en est qu’un effet. Toute sublimation apparue dans la vie d’adulte n’est donc qu’une faible copie par rapport à l’extension énorme que ce processus eut dans l’enfance. Pour Jones, le sevrage, avec son passage au monde social et extérieur, est l’essence de la sublimation, le seul et le plus important processus dans toute l’éducation, ici perçue comme une opération permettant à l’enfant de dévier ses intérêts et désirs vers de nouveaux canaux en utilisant la même énergie.
À l’époque de Jones, le problème éducatif consistait à trouver des canaux d’appels, correspondant aux intérêts premiers des enfants (qui jouent spontanément avec le sable, la neige, la terre, les pierres, les ciseaux, etc.), et ce afin de l’enrichir spirituellement. L’auteur pointe néanmoins les limites de telles méthodes, basées sur l’enquête, et ne tenant pas compte du fait que les tendances mentionnées sont déjà des déplacements sublimatoires. Déplacements sublimatoires qui ne consistent pas tant d’ailleurs en la consolation d’un désir sexuel insatisfait, qu’en des tendances infantiles variées tenues fermement sur la base de désirs érotiques et intérêts. La sublimation n’est donc pas le déplacement à d’autres fins d’une énergie diffuse, mais bien le transfert d’une énergie d’un champ donné d’intérêt à un autre, chaque intérêt plus tardif correspondant à un composant primaire particulier de la pulsion sexuelle. Les tendances primitives infantiles qui sont de cette manière déplacées par les suivantes, tardives, symbolisées, sont inacceptables pour le standard éthique civilisé, communautaire.
Dès l’âge de six mois, selon Jones, les traits et tendances ayant à faire avec le corps propre, parties de ce corps, particulièrement celle participant à l’excrétion, la curiosité quant à la différence sexuelle, l’origine des bébés, la nature des relations maritales, les affects de jalousie, de ressentiment à être dérangé pendant des activités (tout ce qui est enveloppé sous le terme de sexuel finalement), seront soumis à un renoncement, plus ou moins complet en fonction de chaque cas, et oubliés, c’est-à-dire refoulés. Ces pulsions de désirs, néanmoins, trouveront des issues expressives « suitable », seyantes, fournissant une énergie incalculable pour les activités sociales, le facteur externe étant là souvent un prétexte à l’expression d’une tendance. Ainsi, la maîtrise d’une excitation d’amour de la cruauté qui produit le chirurgien distingué, et autres exemples caricaturaux.
L’apprentissage, le choix d’un métier, dépend largement de la manière dont la matière est présentée à l’enfant, dans une plus large mesure encore des intérêts déjà existants dans son esprit, et de la manière dont ses affects et conflits vont être transférés secondairement à ces propositions. Une meilleure connaissance des intérêts primitifs de l’enfant permettrait-elle alors de produire des dispositifs adaptés à l’éducation par le biais d’une chaîne qui se relierait aux tendances connues ? Se pose ainsi, déjà en 1911, le problème de l’éducation de masse par rapport aux variations individuelles, l’auteur pointant la « douleur » qui peut être associée à une morale uniforme, standardisée, et exigeant des comportements rigides et automatisés. Jones prêche alors une plus grande tolérance quant aux constitutions individuelles, tout en admettant que certaines voies de sublimation sont stéréotypées, constituent une certaine moyenne, ce qui l’incite à prononcer le vœu d’une plus noble et plus scientifique méthode pour élever les standards de la race humaine. Ainsi sont posées les problématiques de l’individu quant au standard, d’une moyenne dans les transferts de sublimation, de la valeur de critères moraux élevés, idéaux qui s’imposeraient à une fin d’éducation de masse, d’élévation de la race humaine. Relation d’un cadre à ses contingences, d’une économie pulsionnelle socialisée à ses valeurs, du déterminant au réfléchissant, du sujet à l’Autre et aux autres.
Si Freud n’a pas théorisé la sublimation, il a néanmoins produit ce qu’il appellera son plus beau livre en 1910, « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci », dans lequel il se préoccupe d’un artiste ayant influencé de manière déterminante son temps, tant dans le domaine des recherches sur la nature que dans celui de l’art. Personnalité « aimable, homme grand, et de proportion harmonieuse, d’une beauté achevée du visage et d’une force corporelle inaccoutumée, enchanteur de ses manières avec les autres, maître du discours, enjoué et aimable avec tous (…) [aimant] la beauté qui l’entouraient, [portant] des vêtements fastueux (…) », etc., ce qui contraste fortement avec l’image de l’homme de génie « chichement pourvu par la nature quant à son extérieur, n’attachant pour sa part, aucune valeur aux formes extérieures de la vie, et qui dans le douloureux assombrissement de son humeur, fuit le commerce des hommes ».
Avec les années, ses intérêts se porteront de plus en plus vers la science : il disséquera des chevaux, construira des machines volantes, faisant même poser sur lui le soupçon de magie noire, et étant de cette manière associé aux alchimistes, méprisés à l’époque. Cet attrait pour la science ne sera pas sans retentissement sur ses œuvres picturales, souvent inachevées, comme par une inhibition préalable dans son travail de peintre. Autres traits contradictoires chez Léonard, une délicatesse toute féminine, qui ne l’empêche pas de disséquer des cadavres voire d’accompagner sur le chemin du dernier supplice des criminels condamnés afin de dessiner dans son calepin leurs mines ravagées par l’angoisse ; une activité sexuelle silencieuse, surprenante pour un peintre de la beauté féminine, qui s’entourera cependant toujours de beaux garçons, sans que ces relations donnent lieu à des activités « sexuées ». Selon Freud, c’est la profession de foi de Léonard, soit qu’« aucune chose ne peut être aimée ou haïe si l’on en a d’abord connaissance », qui permet d’éclairer la vie sentimentale et sexuelle de Léonard. L’affect était ainsi chez lui dompté, retenu, par la pulsion de recherche, ce qui le poussait à étudier afin de tâcher de connaître l’essence de l’objet auquel s’adressaient ces motions ; l’amour véritable, alors, était pour lui un travail de pensée, n’exemptant pas de la passion, ou de la pulsion de tout ce qui fait l’homme, mais une transformation de la passion en « poussée au savoir », « a thirst for knowledge », selon la traduction anglaise. De fait, on n’aime ni ne hait plus vraiment quand on a pénétré jusqu’à la connaissance. On fait des recherches, au lieu d’aimer. Et les ajournements de Léonard en vue de la recherche expliquent certainement, pour Freud, la pauvreté de sa vie sexuelle.
Un bon endroit pour conclure ce très bref survol de la sublimation en tant que rapport du pulsionnel à son époque, son lieu, sa société avec ses cadres et ses demandes.
Bibliographie
- Jacques Derrida : « La vérité en peinture ». Flammarion. 1978.
- J. C. Flügel : « Studies in Feeling and Desire ». Gerald Duckworth and Co. Ltd. 1955.
- Sigmund Freud : « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci ». PUF. 2012.
- Sigmund Freud : « Leonardo da Vinci and a Memory of His Childhood ». W. W. Norton and Company Inc. 1989.
- Sigmund Freud : « Métapsychologie ». Gallimard. 1968.
- Sigmund Freud : « Trois essais sur la théorie de la sexualité ». Gallimard. 1962.
- Sigmund Freud : « Three Essays on the Theory of Sexuality ». Penguin Books. 1977.
- Ernest Jones : « The value of sublimation processes for education and reeducation ». In « Papers on Psychoanalysis ». Baillière, Tindall and Cox. 1913.
- Emmanuel Kant : « Critique de la faculté de juger ». Flammarion. 1995.
- J. Laplanche et J.-B. Pontalis : « Vocabulaire de la psychanalyse ». PUF. 1967.
- Sophie de Mijolla-Mellor : « Le choix de la sublimation ». PUF. 2009.